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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-10 mars 2011



Cy Jung feuillets — V-01 10 mars 2011

 [40d]

18.

On éternue. On se mouche dans une page froissée de la Bible. Aucun mot ne s’efface. C’est du solide. C’est du lourd. Ça pèse son poids, la culpabilité. Sale affaire. On passe. On en revient à Dieu. On ne sait pas quoi en dire. On attend. On ignore si quelqu’un doit venir. Sortir.
On essaie de se rappeler où l’on a bien pu mettre la tartine. On l’a mangée, à ce qu’il paraît, et les nichons ne sont envolés. On aurait dû les ingérer ; on les retrouverait dans l’estomac, puisqu’il est vide. C’est absurde ; il est percé et aucun nichon ne pourrait s’y loger ce d’autant qu’actuellement, ils ont quitté la poitrine. Sont-ils partis avec la tartine ?
— Salope !
Qui ? La tartine, la Bible ou la poitrine ?
On s’y perd. On s’est toujours un peu égarée dans les souvenirs de petits-déjeuners. Ils nous affectent. On voudrait en oublier certains. C’est impossible. On doit tout prendre de ce qui reste car ici, on n’a plus le loisir de faire le tri entre ce qui était bon et ce qui nous a été désagréable. [38f] Dieu, lui-même, ne nous était pas très agréable. On n’y croyait pas plus que ça, à vrai dire. On croyait en l’amour et il n’a pas forcément été très agréable non plus, d’aimer. C’est un comble. On est là, coincée, et on doit affronter l’impéritie de l’amour. C’est pire que cette foutue chair qui se délite et qui pue. C’est pire que tout, de ne pas y croire, surtout si Dieu ne nous est d’aucun secours !
Dieu. L’amour. D’aucuns disaient que c’était la même chose alors que l’on n’a jamais eu envie d’un petit câlin céleste. C’était pourtant divin, on s’en souvient, les câlins. L’amour. Quel est le rapport ?
Un lien de cause à effet ? Si seulement… Un principe de réalité. Une illusion. Un leurre. Une vérité. Aimer. C’est trop compliqué.
On l’a déjà dit.
On oublie.
Sortir.
On n’y échappera pas. On doit se souvenir. On n’a eu personne à qui confier notre mémoire avant que le corps n’expire. C’est comme ça, une conséquence de l’amour qui n’a pas su se vivre et maintenant, on doit se débrouiller. Sortir sans s’échapper. Aimer. Agir. Participer. Allez ! Bravo ! Aimer.
Parfois, on préfère courir.
On ne s’est pourtant jamais défilée. On a toujours participé, en souvenir de ceux qui sont morts pour la France.
Plaît-il ?
L’amour. On l’a toujours tenté. [37f]
Et on le tente encore. Peut-être qu’il n’est pas trop tard.
Peut-être parce que cette fois, on saura. Peut-être parce que… Pourquoi pas.
Sortir. On y va. On jette les pensées par delà la chair au fur et à mesure qu’elles jaillissent comme on jette les femmes et les enfants d’abord pour les sauver du naufrage. A-t-on pensé à sortir les canots ? On rit, à l’idée de ces corps qui flottent parce que l’on a négligé d’en assurer la survie. La chair qui se délite inspire au geyser mental. Il l’autorise. Il fermente et ça fuse. On laisse aller. On est tranquille. On imagine que ce sera facile. On espère. Sortir. Laisser faire. Laisser aller. Pour une fois, ne pas retenir, croire que la liberté revient à ne plus rien contrôler.
Foutaise ! On oublie. On a échappé au pire.
L’’amour, ce n’était donc pas le pire ?
Sortir.
C’était le meilleur, chacun le dit. Personne ne sait. Et nous, on dit quoi ? On dit que l’on ne sait pas. On se souvient d’en avoir joui. On se souvient d’avoir été heureuse, d’avoir eu des moments où tout était bon, même les steaks hachés trop cuits et trop salés de la cantine. C’est dire ! Sortir. On a faim soudain. C’est impossible, on le sait. On a faim pourtant, on a soif. Le corps cultive toujours quelque existence. Il pue de plus en plus. On se bouche le nez. Il suinte. Un nouveau mot disparaît du dictionnaire. On se voile la face. Et on reste là, à attendre.
Sortir.
Quoi d’autre ?
Il doit bien avoir quelque chose d’autre, quelque chose d’heureux, de positif, de joyeux, d’essentiel ?
Dieu ? Non, pas lui. Il est temps de lui régler son compte sinon, il est foutu d’envoyer pourrir avec la chair ce qu’il nous reste d’envie. Dieu. On y vient. On y va. Il est solide. Il peut tout endurer. Ne nous en privons pas. [15f] [27d] On est parfois si fragile, même si l’on est bien au chaud du corps en pleine avarie, plus fragile que les os seront friables quand toute humidité les aura quittés.
Aimer.
Aimer qui ? Aimer Dieu ? Aimer quoi ? On préfère qui, sans que Dieu n’y soit.
C’est si compliqué.
On s’en moque. Dieu ou quelqu’un d’autre. Aimer ; c’est tout ce qui nous reste. On a égaré la tarte aux fraises. On doit retrouver la tartine. On la mangera pour le dîner. On avalera aussi le couteau suisse et le tire-bouchon. On ne veut plus risquer de meurtrir. On ne veut plus souffrir.
Aimer. Sortir.
Une nouvelle partie de football s’impose. Un terrain. Deux buts. Un ballon. Aimer. Trois arbitres. Il faut au moins ça. On pourrait jouer aux boules aussi. On récupère l’œil gauche qui émergeait déjà. Cela fera un parfait cochonnet. On lance. Il bute sur un caveau. On s’excuse. On récupère l’œil. On le remet en orbite. Il n’était pas temps qu’il tombe.

19.

Je me réveille en sursaut. J’ai froid. Mon tee-shirt est trempé. Je cherche la bouillotte. Je la ramène contre moi. [39f] Je l’étreins. J’ai peur. Une ombre plane, quelque chose, quelqu’un, je ne sais pas. C’était dans mon rêve. Je frissonne. Peut-être que je pleure. La bouillotte est tiède. Ma sueur me glace. Je claque des dents. Je suis hors contrôle. On veut me tuer ; on veut me prendre, m’enlever à moi-même, me dérober. Je voudrais crier à l’aide. Un hoquet secoue mon coeur. Je dois respirer, vite et tranquille, rompre l’arythmie et retourner dans le rêve pour chasser l’intrus.
Je ferme les yeux. J’étends les jambes. J’ouvre les épaules. De l’air afflue. Je prends l’oxygène. Je gonfle le ventre. J’esquisse un sourire. Plus rien.

20.

On a envie de rire. On a envie de jouer. Sortir.
Jouer à sortir ? C’est étrange. Ce serait plus drôle de jouer à la poupée même si on n’y a jamais vraiment joué. On préférait jouer aux cartes, aux voitures électriques sur l’anneau de vitesse, ou jouer à mettre des pétards sous des boîtes de conserve et les regarder s’envoler.
On prenait les petites boîtes de champignons, celles qui étaient un peu en hauteur. Elles décollaient mieux que les autres, surtout si on prenait soin d’enlever le papier pour en réduire le poids. Il fallait courir vite ! On plaçait le pétard sur le ciment devant la cuisine, on l’allumait, on le couvrait de la boîte sans couper la mèche et on filait dare dare se planquer derrière le tronc du platane.
Boum !
On riait. Le chat avait peur. Mais chut ! c’est un secret. On a juré, du temps où la Bible le permettait, que l’on ne dirait jamais que l’on jouait à tirer la queue du chat, ni que l’on jouait à se battre ou à jeter des pierres chez le voisin. On ne l’aimait pas, le voisin. Il avait mis un mur autour de son jardin. Qu’avait-il à cacher ? On montait sur le figuier, pour observer. On n’y voyait rien mais on montait quand même et on jetait une pierre. Un caillou plutôt. On n’aurait pas osé lancer plus gros. On n’aurait pas aimé blesser quelqu’un.
Ça, jamais.
Même pas pour jouer.
Juré !
Et pour sortir ? Devra-t-on faire sauter une boîte de champignons avec un pétard mouillé au vu de l’aquosité ambiante ? Ça nous fait rire. C’était le but.
Rire, même si rien ne s’y prête.
Rire. Est-ce par là que l’on doit sortir ? [40f]


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[40dDébut-2011:03:10

[38fFin-2011:03:04

[37fFin-2011:03:03

[15fFin-2011:01:31

[27dDébut-2011:02:16

[39fFin-2011:03:08

[40fFin-2011:03:10





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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