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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-3 mars 2011




 [37d]

Vlan !
Ça y est. Elle n’y est plus. Je suis libre d’entendre ce que je veux. Libre ?
Je frissonne encore. La peur n’a pas vraiment disparu. Je remballe mes cellules. Je fais quelques pas dans le salon. J’allume le tuner. France info me ramène dans le giron. C’est si bon, ces voix qui pénètrent mon espace. Elles me rassemblent. Ma chair reprend son aspect normal. Je n’ai plus de crampes qui n’en étaient pas, plus de frissons, plus de douleurs. Le vide pèse encore son poids. [31f] Le béton craque au-dessus de ma tête. Je sursaute. J’ai froid. Je fais quelques abdos. Je préfère la peur qui transpire à celle qui glace. Je dois juste penser à me changer avant que la sueur ne s’en charge.
P… ! C’est fini. La détonation se perd en route.
Boum ! Boum, boum. Boum ! Boum, boum. Je préfère. Mon cœur bat et, si je chante, j’entends ma voix. [32f] [33f]

16.

On a oublié de manger la tartine. Ce doit être pour cela que l’on avait faim, à cause de cet oubli. Rien d’autre. Absolument rien d’autre. On ne s’alimente plus depuis que l’on est ici, coincée au milieu de ce tas de chair vouée à la dissolution. Est-ce le signe d’un état particulier ? Cela ne peut pas : rien ne nous a jamais empêchée de manger, ni le bonheur, ni le chagrin, ni l’envie de rien, ni autre chose. On doit en convenir : ici, on n’a plus le loisir de se nourrir, de croquer, mâcher, sucer, avaler, et pas uniquement parce que l’estomac a implosé.
On est décidément dans une drôle de posture à tenter de recoller les morceaux de l’histoire d’un corps qui part en charpies avec l’impératif d’en sortir tout en ignorant comment et quand.
Fuir ? Il n’en est pas question.
On doit faire face. Sortir, quand tout sera réglé ; quand le pardon sera acquis.
On a dans l’idée que l’on doit faire un travail de mémoire qui apaise, une sorte de chemin vers soi pour être libre, enfin. Libre de ce que l’on était coupable même si on ne l’était pas. Libre de ce que l’on a porté et dont on n’a jamais su se défaire. Libre de soi, guérie des blessures et des outrages.
Peut-on encore panser les plaies ? Le faut-il ?
On n’a ni sparadrap, ni compresse, même pas un peu d’alcool pour brûler les tourments qui ravivent l’ulcération. On se sent démunie. On n’a jamais su garder les infirmières. On était trop fière, peut-être, ou trop encline à la cavale.
Sortir. Par le souvenir ? Et s’il était trop tard ?
Un pasteur a dit, lors d’une cérémonie commémorative, qu’il n’était plus lieu de se lamenter de ce que l’on n’avait fait ou pas fait quand l’autre était vivant alors que maintenant il est mort. Il invitait alors l’assemblée à s’emparer du souvenir du défunt et à le porter à la mémoire, pour la faire vivre et s’en repentir. Bats les pattes ! Que l’on nous laisse le nôtre ! Il nous appartient encore. Les plaies sont béantes et les coups vont voler. Pardonner. Le corps se délite. Et l’on assiste à ce spectacle peu ragoutant, impuissante, prête à tout pour en sortir parce que notre place n’y est plus, quoi que l’on ait fait, quoi que l’on ait dit, quoi que l’on ait subi sans avoir la force de se défendre. Sortir.
Comme pour une résurrection ?
Et puis quoi encore, on n’est pas la fille de Dieu. Dieu ne peut pas avoir de fille car il la voudrait aussi courageuse que le Petit Jésus fût tout-puissant. Les filles courbent l’échine face à la violence. Elles n’ont d’autre argument que leurs gros nichons qui alimentent de leur lait les fils, futurs guerriers, futurs pasteurs, pas des pasteurs du genre de celui dont on se souvient, mais du genre des autres, de ceux qui mènent le monde comme un berger ses moutons.
Le chien aboie. On va tous dans la même direction.
Par là.
Ou par ici. On préfère, en général, aller là où l’on n’y est pas.
Penser. Sortir. C’est aussi une méthode. On y songe.
Boum !
C’est quoi qui explose ?
— Le nichon.
Ça peut exploser, un nichon ?
On pourrait aussi déduire des paroles du pasteur qu’il est urgent de faire ce que l’on à faire, aimer ceux que l’on à aimer, se séparer de ceux qui nous méprisent. Il était gentil, le pasteur, mais on fait ce que l’on peut, chacun, quand on est du côté de la vie où Dieu est engraissé par nos prières pour nous bercer de ses illusions. On peut toujours y croire ; cela ne mange pas de pain. Justement, cette tartine. Où est-elle passée ?
Boum ! Encore. C’était bien le nichon : on vient de voir voler le second.
On n’a pas pu s’empêcher de sursauter. Ça fait peur, un nichon qui explose et envoie son tétin au Ciel afin de le placer en orbite de la Terre et confier l’humanité à la surveillance d’un mamelon géostationnaire. Pourvu que saint Pierre le prenne dans l’œil histoire que l’on rigole un peu ! Voyeur ! Goujat !
C’est mauvais pour la concentration le lait maternel qui se transforme en charge explosive. On a perdu le fil. Et mangé la tartine. [36f]
Et la réponse, on l’a lue ? C’est que… On a oublié de dire que l’on avait reçu quelque chose. On n’a pas ouvert l’enveloppe. On était émue. On l’a reçue. On va pouvoir sortir. Enfin. Il était temps. On commençait à se sentir pourrir de l’intérieur à l’instar de la chair alentour.
Sortir.
Ouvrir. La réponse.
Lire. Où a-t-on mis nos lunettes ?
Boum !
Serait-ce le deuxième nichon ?
Non, il a déjà explosé. C’est l’œil cette fois. Ou le cerveau, on ne sait plus. On ne sait pas. On oublie le corps qui part en vrille. On ne pense plus qu’à cette réponse qui est venue. On voudrait la lire. On sait pourtant qu’elle est vaine. Doit-on déchirer l’enveloppe ? Non. Il faut la laisser se défaire d’elle-même. Et puis, il n’est pas question de mettre ces mots-là dans le dictionnaire. Ils seraient foutus de trancher dans le mauvais sens. On doit oublier la réponse. On cherche une issue. On fouille l’endroit. On voudrait retrouver la tartine. On a oublié l’avoir mangé. On y avait mis du beurre. Ça glisse. Ce n’est pas comme la réponse qui elle était amère.
Quelle réponse ?
Ou oublie. On n’a rien reçu, rien d’autre que des tartes aux fraises et des poissons qui pue. Des Bibles. On est là. On passe à autre chose. On doit encore attendre. Sortir. On n’y est pas. On a du chemin à faire. On se gratte un peu les pieds. On grignote une miette tombée sur le pantalon. Le pasteur disait… On vérifie que l’on a bien fait ses lacets. La route est longue, surtout quand elle s’allonge à chaque pas.
Que disait le pasteur, déjà ?
On se souvient qu’il était aussi question de pardon. [15d]

17.

Pas les seins, s’il te plaît. Je n’aime pas ça. Passe les seins. Passe à autre chose. Je t’offre mon ventre. [20f] Tu ne l’aimes pas, mon ventre ? Et mes fesses ? J’ai envie que tu aimes mes fesses autant que tu m’aimes, que tu m’aimes à travers elles, par-devers, par-devant, par derrière. Et mon sexe aussi, ma vulve, petites et grandes lèvres, clitoris, toute chair confondue, vagin, fourchette, anus. Que tu m’aimes dans ma matière, muscles, graisse, viande, que tu me portes à jouir de nerf en nerf jusqu’à ce que mon cerveau implose.
Ta main quitte mes seins. Elle saute le ventre. Ta paume se soulève. Tes doigts se fraient un chemin dans la foison de mes poils. Ils les frisent au passage, cherchent la peau en dessous puis fusent. Je frémis, du moins je crois. Je me tends vers toi. Ma vulve est impatiente. Elle imagine ces phalanges qui vont l’entr’ouvrir, s’imbiber de son suc, fouir, attiser, venir, prendre. Mon bassin se soulève. Mon clitoris se hisse sous son capuchon. Mon vagin suinte, tranquille. Il sait que tu viendras. Un doigt s’approche plus que les autres. Il effleure l’arrondi des lèvres, frise quelques poils au passage, revient vers le ventre, repart côté cuisses, ouvertes, larges, pleines. Il…
Où est-il ? Il est parti ? C’est impossible. Je le cherche. Je me tords. Ma chair proteste. Elle s’insurge, plus luisante encore. Je suis en manque. Je bous. Je fonds. Je coule. Je réclame tes mots pour racheter ton doigt. Je veux ta voix. Tu caresses ma joue. Tu me regardes, silencieuse. Mes yeux t’implorent. Tu souris. Ton ventre s’est calé de nouveau sur le mien, une cuisse entre les miennes, cette fois. Mon sexe se sert. Il s’y frotte. Il s’y excite. Tu approches ta bouche de la mienne. Tes lèvres d’abord, puis ta langue. Ma vulve imagine de plus belle. Une langue ! Le paradis sur chair. Mes bras se referment autour de tes reins. Mes mains dévorent tes fesses. Viens ! Tu m’embrasses encore. Tu n’es pas pressée. C’est ce que je veux, et pourtant !
Je sais. Quand ta main va venir, elle sera hors contrôle. Vas-tu me dire que tu m’aimes pour accompagner ma jouissance ? C’est si rare que l’esprit ait sa part du gâteau, entende ces mots qui sont sa caresse, qui aiguisent ses sens, que le corps entre en fusion, accapare ces pensées qui prennent la tangente, totalise tout ce que jouir suppose. Et le plaisir préside. Tu m’embrasses pendant que ton corps se dégage. Ta main prend la place de ta cuisse. Deux doigts partent tout droit, bien en ligne. Deux ou bien trois ? Je ne sais pas. Je suis à toi, à ta mesure, à ta portée. Viens ! Prends. Donne-moi accès à ma chair, que vibre la moindre fibre en moi et que mon cerveau tremble sous le cataclysme.
Il se cogne contre les parois de mon crâne. Je perds l’équilibre. Tu percutes. J’ingère. Tu sillonnes. Je plie. Je me divise. Ton autre main entoure mes épaules. Tu me souris une dernière fois. J’ai fermé les yeux. Je m’accroche à ce que je trouve de toi. Je veux te mordre. Je veux te manger. Je veux que tu passes par ma bouche. T’avaler. T’engloutir. Te sentir tout au fond de moi, boule de chair vivante qui me nourrit, me comble. Je veux te sentir là, que tu ne bouges plus et que mon corps, à t’entourer, fasse sa part de l’orgasme.
Tu t’appliques. Laisse filer ! Viens ! Partons ensemble. Ma main se glisse entre tes cuisses. Elle cherche l’intimité de ton sexe, s’y coule en douceur. Je la laisse agir. Elle fera ce qu’elle peut. Pourvu qu’elle sache mener ta danse. Il semble qu’elle sait. Nos souffles s’assemblent. Le lit grince. Nos bras s’étreignent. Nos doigts s’exaltent. Nos corps s’imbibent des flaveurs de nos sexes en décomposition. J’arrête ta partition. Je suis pleine. Je m’ancre. Je crie. Tu souffles. La pulpe de mon index rougit ton clitoris. Odeur de feu. Tu cries. Je pars. Je décolle. Tu t’accroches à mon corps pour voler avec moi. Viens ! Viens ! mon amour. Tu t’affales. Je m’affaisse. Ta tête roule au creux de mon cou. Tu me renifles. J’aurais voulu sue tu parles. Je me suis tue. Il est peut-être temps que les mots disent l’émotion encore intacte.
Les mots. En sont-ils capables ? Tu relèves la tête. Tu me souris. Tu poses tes lèvres près de mon oreille. Tu dis « je t’aime » dans un souffle. Quelque chose de très chaud avive ma peau. Je transpire. Tes doigts sont toujours au fond de mon sexe. Il pompe. J’attrape ta nuque. Je plaque ta bouche contre la mienne. Tout mon corps tremble. Tout mon être savoure. Aura-t-il suffi d’un mot d’amour pour que le corps éprouve ? Il aura. Il a. Il est. Je t’aime. Tu m’aimes. Et je suis.

18.

On repense à Dieu. On ne sait pas quoi en dire. On attend. On ignore si quelqu’un doit venir. Sortir.
On essaie de se souvenir où l’on a bien pu mettre la tartine. On l’a mangée, à ce qu’il paraît et les nichons ne sont envolés. On aurait dû les ingérer ; on les retrouverait dans l’estomac, puisqu’il est vide. C’est absurde. On s’y perd. On s’est toujours un peu égarée dans les histoires de tartines. Les souvenirs de petits-déjeuners nous affectent. On voudrait en oublier certains. C’est impossible. On doit tout prendre de ce qui reste, ne pas faire le tri entre ce qui était bon et ce qui nous a été désagréable. Dieu lui-même ne nous était pas très agréable. On n’y croyait pas plus que ça, à vrai dire. On croyait en l’amour et il n’a pas forcément été très agréable non plus, d’aimer. C’est un comble. On est là, coincée, et on doit affronter l’impéritie de l’amour. C’est pire que cette chair qui se délite et qui pue. C’est pire que tout, de ne pas y croire, surtout si Dieu ne nous est d’aucun secours !
Dieu. L’amour. D’aucuns disaient que c’est la même chose. On n’a pourtant jamais eu envie d’un petit câlin céleste. C’était pourtant divin, on s’en souvient, les câlins. L’amour.
C’est trop compliqué. On l’a déjà dit.
On oublie.
Sortir.
On n’y échappera pas. On doit se souvenir. On n’a personne à qui confier notre mémoire. C’est comme ça. On doit se débrouiller. Sortir sans s’échapper. Aimer. Agir. Participer. Allez ! Bravo ! Aimer.
Parfois, on préfère courir.
On ne s’est pourtant jamais défilée. On a toujours participé, en souvenir de ceux qui sont morts pour la France.
Plaît-il ? L’amour. On l’a toujours tenté. [37f]


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[37dDébut-2011:03:03

[31fFin-2011:01:23

[32fFin-2011:01:24

[33fFin-2011:01:25

[36fFin-2011:03:02

[15dDébut-2011:01:31

[20fFin-2011:02:20

[37fFin-2011:03:03





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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