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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-2 mars 2011



Cy Jung feuillets — V-01 2 mars 2011

 [36d]

15.

Pan ! [8f] [20d] N’y a-t-il pas d’autre moyen de rompre le silence ? [10f]
Boum !
Je frissonne. Ce n’est pas le froid qui m’atteint. C’est la peur. Je suis seule dans l’appartement. Mes voisins sont discrets. Les doubles vitrages arrêtent les bruits en provenance de la rue.
Silence. Je tends l’oreille.
Rien.
Serais-je devenue sourde en plus d’être aveugle ? Je frémis. Je tremble. Mes cellules nerveuses fulminent leur noyau et se frottent les unes contre les autres. Elles se percutent, s’emballent. Elles perdent la raison. Ma chair se dérobe. Je joins mes paumes. Le froid revient sur les biceps mais ce n’est pas tout à fait du froid. Cela ressemble peut-être à une courbature mais ce n’est pas une courbature. Ce n’est pas véritablement une douleur, pas une crampe. C’est comme un poids aussi lourd qu’il ne pèse rien, une présence, une expansion de la chair qui devient spongieuse pour absorber l’onde de choc d’un silence qui me paraît sans fond.
Ça tire un peu. Ça gonfle. Ça vient, ça va. C’est là, telle une masse qui grouille. C’est accablant. Je suffoque et pourtant, c’est précieux : cela dit que le corps est intact.
Je suis en un seul morceau, recroquevillée sur une chaise. C’est inespéré.
Boum ! Boum, boum ! Boum ! Boum, boum !
Est-ce mon cœur qui bat ? Je bande la aorte.
Oui ! c’est lui.
Je savoure sa présence. L’émotion me ravit et m’oppresse tout aussitôt. Mes paupières s’étirent. Une larme point. Un réflexe palpébral l’efface. Le froid, de nouveau. La faim. Le vide.
Pan !
Qui a tiré ?
Qui va mourir ?
Mes mains viennent devant mes yeux. C’est idiot. Pourquoi se cacher la vue quand la peur inonde ? Cela ne peut pas la chasser tant l’image est gravée dans le plus lointain du cerveau, indélébile.
J’entends une sirène qui s’approche. Je me lève d’un bond. Je cours à la fenêtre. Le camion rouge des pompiers passe en trombe. Il ne s’arrête pas. La sirène se dissipe. Je frissonne de nouveau. Mes bras se croisent. Mes doigts crochètent mon chandail juste sous les épaules. Je me rassemble. Je me rassois. Je me protège. Il faut absolument que le légiste puisse dire dans son rapport que je me suis défendue. Je ne veux pas mourir sans combattre. Je ne veux pas mourir et pourtant ce silence y ressemble. Il glace. Il transperce. Il tue.
Je me tends de nouveau vers les battements de mon cœur. Je ne parviens plus à les entendre. Je guette. Une goutte de pluie sur le zinc de la fenêtre ? Le soleil brille. Le tic-tac de mon vieux réveil peut-être ? Non, c’est une araignée qui doit grimper au mur ; il y a un frottement imperceptible à chaque coup porté sur le papier peint. J’ai froid, toujours. Je me serre un peu plus contre moi-même. Je m’étouffe. Je m’étrangle. Je dois crier pour reprendre de l’air, comme le premier jour. Quelle horreur ! Il y a du sang partout. Je ne veux pas voir. Il faudrait que je me voile la face. Mes mains glissent sur mon visage. Je fais front. Je n’ai plus le choix.
Pan !
Mais qui veut me faire peur ?
Pan ! Pan !
Qui veut m’abattre ? Qui veut m’atteindre ?
Qui tire à vue dans mon silence ?
Il me faut du bruit, vite ! Du bruit à moi, du bruit qui me rassure. Du bruit qui m’apaise. Du bruit vivant.
Je me recroqueville. Je cherche dans ma mémoire un son qui me sorte de l’épouvante. Une feuille tombe sur le gravier sous la fenêtre de ma chambre. Elle me glace. Je l’expulse. Je veux les cris d’un enfant qui pleure, le bruit d’un moteur de voiture, un diesel encrassé, de préférence, une musique qui me chauffe le cœur à travers les pores de ma peau. Je veux d’un bruit qui fait du bien. L’eau que la cafetière expulse. Une voix. Laquelle ? La sonnerie d’un téléphone. Un rire. Un peu d’air que j’inhale. La lame du couteau d’office sous la peau de la pomme. Une étoffe. La circulation d’un train. Comment les entendre quand le son ne se produit pas ?
Pan !
Il faut que cesse cette détonation ! Je me lève.
Pan ! Et encore, pan ! de pan ! de pan pan !
Ça suffit ! Je serre les poings. C’est elle qui détraque le thermomètre et donne aux feuilles qui effleurent le gravier un air de spadassin. Je la sens qui revient. Je la guette. Je l’attrape au vol et la jette à la poubelle.
Vlan !
Ça y est. Elle n’y est plus. Je suis libre d’entendre ce que je veux. Libre ?
Je frissonne encore. La peur n’a pas vraiment disparu. Je remballe mes cellules. Je fais quelques pas dans le salon. J’allume le tuner. France info me ramène dans le giron. C’est si bon, ces voix qui parlent. Elles me rassemblent. Ma chair reprend son aspect normal. Je n’ai plus de crampes qui n’en étaient pas, plus de frissons, plus de douleurs. Le vide pèse encore son poids. [31f] Le béton craque au-dessus de ma tête. Je sursaute. J’ai froid. Je fais quelques abdos. Je préfère la peur qui transpire à celle qui glace. Je dois juste penser à me changer avant que la sueur ne s’en charge.
P… ! C’est fini. La détonation se perd en route.
Boum ! Boum, boum. Boum ! Boum, boum. Je préfère. Mon cœur bat et, si je chante, j’entends ma voix. [32f] [33f]

16.

On a oublié de manger la tartine. Ce doit être pour cela que l’on avait faim, à cause de cet oubli. Rien d’autre. Absolument rien d’autre. On ne s’alimente plus depuis que l’on est là, coincée au milieu de ce tas de chair voué à la biodégradation. Est-ce le signe d’un état particulier ? Cela ne peut pas : rien ne nous a jamais empêchée de manger, ni le bonheur, ni le chagrin, ni l’envie de rien, ni autre chose. On doit en convenir : ici, on n’a plus le loisir se nourrir, croquer, mâcher, sucer, avaler, et pas uniquement parce que l’estomac a implosé. On est décidément dans une drôle de posture à tenter de recoller les morceaux de l’histoire d’un corps qui part en charpies avec l’impératif d’en sortir tout en ignorant comment et quand.
On a dans l’idée que l’on doit faire un travail de mémoire qui apaise, qui pardonne, peut-être, une sorte de chemin vers soi pour sortir, libre, enfin. Libre de ce que l’on était coupable même si on ne l’était pas. Libre de ce que l’on a nous fait porter et dont on n’a jamais su se débarrasser. Libre de soi, guérie des blessures et des outrages.
Peut-on panser les plaies ? Le faut-il ?
On n’a ni compresse, ni sparadrap. Même pas un peu d’alcool pour brûler les tourments qui ravivent l’ulcération.
Il est sans doute trop tard. On se souvient d’un pasteur qui disait, lors d’une cérémonie commémorative, qu’il n’était plus lieu de se lamenter de ce que l’on n’avait pas fait quand l’autre était vivant alors que maintenant il est mort. Il invitait alors l’assemblée à s’emparer du souvenir et le porter à la mémoire. Les plaies sont béantes. Le corps se délite. Et l’on assiste à ce spectacle peu ragoutant, impuissante, prête à tout pour en sortir parce que notre place n’y est plus, quoi que l’on ait fait, quoi que l’on ait dit, quoi que l’on ait subit sans avoir la force de se défendre. Sortir.
Comme pour une résurrection ?
Et puis quoi encore, on n’est pas la fille de Dieu. Dieu ne peut pas avoir de fille car il la voudrait courageuse comme un fils tout-puissant. Les filles courbent l’échine face à la violence. Elles n’ont d’autres argument que des gros nichons qui alimentent de leur lait les fils, futurs guerriers, futurs pasteurs, pas des pasteurs du genre de celui dont on se souvient, mais du genre des autres, de ceux qui mènent le monde comme un berger ses moutons.
Le chien aboie. On va tous dans la même direction.
Par là.
Ou par ici. On préfère, en général, aller là où l’on n’y est pas.
Penser. Sortir. C’est aussi une méthode. On y songe.
Boum !
C’est quoi qui explose ?
— Le nichon.
Ça peut exploser, un nichon ?
On pourrait aussi déduire des paroles du pasteur qu’il est urgent de faire ce que l’on à faire, aimer ceux que l’on à aimer, se séparer de ceux qui nous méprisent. Il était gentil, le pasteur, mais on fait ce que l’on peut, chacun, quand on est du côté de la vie où Dieu est engraissé par nos prières pour nous bercer de ses illusions. On peut toujours y croire ; cela ne mange pas de pain. Justement, cette tartine. Où est-elle passée ?
Boum ! Encore. C’était bien le nichon : on vient de voir voler le second.
On n’a pas pu s’empêcher de sursauter. Ça fait peur, un nichon qui explose et envoie son tétin au ciel afin de le placer en orbite de la Terre et confier l’humanité à la surveillance d’un mamelon géostationnaire. Pourvu que saint Pierre se le prenne dans l’œil que l’on rigole, un peu ! Voyeur ! Goujat ! C’est mauvais pour la concentration le lait qui se transforme en charge explosive.
On a perdu le fil. Et mangé la tartine. [36f]


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[36dDébut-2011:03:02

[8fFin-2011:01:18

[20dDébut-2011:02:07

[10fFin-2011:01:20

[31fFin-2011:01:23

[32fFin-2011:01:24

[33fFin-2011:01:25

[36fFin-2011:03:02





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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